ABC > Lettre : L > Mot : LITTÉRATURE > Rubriques : Poème, idylle, en prose et en vers > Titre : Nuage de pleurs - Heroïm (Antoine CHAINE)

 Heroïm
Antoine CHAINE
dit
poète français
18 -
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Nuage de pleurs

Pourquoi, disait Louise à son ami fidèle,
Cette absence si longue et cet air attristé ?
Regrettes-tu déjà notre aurore si belle ?
Si le printemps n'est plus, n'est-il pas un été ?
Quand tu viens près de moi, crois-tu que ta parole,
Tour à tour amoureuse, ou chagrine, ou frivole,
N'existe plus l'écho qui t'écoute en mon cœur ?
Vois-tu le changement menacer ton bonheur ?
Serait-il accompli ? Dans un coin de ton âme,
Est-il quelque regret, ou désir qui réclame ?
En voyant prés de moi tant d'amis empressés,
Déjà tu dis peut-être : oublions, c'est assez ;
Assez livrer mon rêve à celle que partage
Le plaisir du présent, le luxe et l'entourage :
Son sourire, en flottant, me fit croire à son cœur ;
Toute femme est charmante, et facile est l'erreur !
De ses amis nombreux, moi le moindre peut-être,
Dois-je mettre à ses pieds l'attrait qu'elle a fait naître ?
Et lorsque le transport étincelle à mon œil,
Attendre que le sien s'incline avec accueil ?
Déjà ses entretiens dont le charme me lie,
Ont moins de confiance et de mélancolie ;
Nos airs, nos voix, n'ont plus ce tendre accord, pareil
Au cristal reflétant un éclat de soleil :
Ce qui me rend joyeux, sans la rendre joyeuse,
Fait passer à sa bouche une ombre sérieuse,
Et mes empressements, mon hommage accepté,
N'ont plus même abandon de sa douce beauté.
Je me dis chaque jour, voilà ma peine intime,
Qu'à force d'être vu, je perds de son estime ;
Que je suis moins aimable, ou n'ai plus les attraits,
Qui de l'attachement sont les liens secrets ;
Que bientôt le dépit, peut-être la colère,
Bannira de mon cœur son image si chère ;
Que quittant le salon qui paraît usurpé,
Je n'aurai qu'un regret, c'est de m'être trompé.

Faut-il tout dire, ami. Je t'ai vu dans l'ivresse,
Que fait monter au cœur comme un feu, la tendresse,
J'ai vu d'émotion tes bras se déplier
Pour m'entourer d'amour et me faire un collier
Puis, craignant de déplaire, et faner mon sourire,
Dans tes yeux réfléchis tu cachais ce délire ;
Tu pensais : Pourquoi donc en ce monde mal fait
Ne pouvoir en aimant l'exprimer à souhait,
De baisers, de caresse étreindre de doux charmes ;
Tandis qu'en n'aimant pas, on est libre de larmes !
Il faudrait par moment que la femme en nos cœurs
Pût lire, et nous ravir elle-même nos fleurs ;
Puisqu'en les présentant trop souvent la main tremble,
Et qu'il est douloureux d'être contraints ensemble !
Tu voudrais donner cours à ces transports pressants,
Inspirés par le cœur et suivis par les sens ;
Où d'autres tromperaient, ta candeur est confuse ;
Souvent, sans bien comprendre, on accepte ou refuse,
D'autres fois, pauvre enfant ! (triste effet du hasard),
Mon amabilité pouvait être en retard ;
Et tu venais joyeux, plein d'amicales choses,
Me voir mettre une épine au bouquet de tes roses !
Et par moi tu sentais ton rêve se ternir,
Tu pensais, contristé : j'ai mal fait de venir !
Cruelle alternative, oh oui ! d'être de glace,
Ou de blesser son cœur aux ombres de ma grâce !
Heureuse si je puis le rendre à sa clarté ;
Augustin, pour cela, dis-moi la vérité ?
Suis-je l'occasion d'une larme ou d'une ombre ?
Quelle étoile se cache en ton nuage sombre ?
De quel nouveau désir dores-tu l'horizon ;
Te faut-il la cascade, ou l'abri du vallon ?
Ne suis-je déjà plus la jeune et blonde amie
Qui tient de son regard ta tristesse endormie ?
Moi qui sus te comprendre, et l'aimai pour tes pleurs,
Ne rendrai-je donc plus tes jours un peu meilleurs ?

Il répondit : Silence aux paroles amères,
N'admettons que Dieu seul à sonder ces mystères.
L'amour est un essaim
Cueillant sur mille fleurs son essence vermeille ;
Même en t'aimant toujours, je suis comme l'abeille ;
Laisse-moi pleurer sur ton sein !

in Poésies. La Ruche aux rêves - 1856

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