ABC > Lettre : L > Mot : LITTÉRATURE > Rubriques : Poème, romance, idylle, en prose et en vers > Titre : Le nuage du soir - Louis Dumesnil de MARICOURT

Louis Dumesnil de MARICOURT
diplomate et poète français
1806-1865

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Le nuage du soir
(découragement)

And Hope's fair vestments, which adorn'd the muse
Of Poesy divine, have lost their hues.
Bryan Gilbert

Mestizia dolce, piena di pace e di pensieri religiosi
Silvio Pellico

Quand les anges du soir voltigent dans les airs,
Caressent l'eau des lacs, et les fleurs de la plaine,
Et versent en passant leur murmurante haleine
Sur la forêt, qui rend de mystiques concerts ;
Quand sur les flancs brûlants de la terre épuisée,
Leur bouche vient souffler la féconde rosée ;
Quand le jour, se voilant dans une mer d'azur,
Laisse tomber encore un éclat pâle et pur ;
Quand plus doux, le soleil dont le disque s'efface,
Étale à l'horizon toute sa majesté,
Semblable à l'Éternel dont la divine face
S'approche de la terre et l'empreint de beauté ;
Quand le nuage, autour, d'un reflet se colore ...
Alors, plein de pensers, je contemple et j'adore !..

Oh ! que ne puis-je    en m'élevant,
Voler jusqu'à toi, beau nuage,
Et m'endormir sur cette plage
Que balance le vent !

Que ne puis-je briser les anneaux de la chaîne,
Que malheureux captif en ce monde je traîne,
En détournant souvent un œil gonflé de pleurs !
Jeune, je suis vieilli sous le poids des douleurs ;
Et mes lèvres à peine au vase de la vie
Ont touché la liqueur, hélas ! déjà la lie
A troublé la surface, en montant à longs flots.
Le jour qui se succède aggrave encor mes maux,
Et de mon triste cœur ronge et creuse la plaie,
Comme l'affreux cancer ronge et creuse, et se fraie
Une route sanglante à la moelle des os.
Oh ! comme du bonheur a passé l'étincelle !
Je l'ai vu s'en aller plus rapide que l'aile
Du rapide ramier, lorsqu'à grande voix
Du chasseur, il s'élance, effarouché, des bois ;
Que la blanche lueur de l'étoile qui file,
Et se perd dans les cieux ; que la bulle fragile
Qu'un souffle va briser ; que le feu de l'éclair
Qui vient    disparaitre, en serpentant dans l'air ;
Que le flot écumant du torrent qui s'écoule ;
Que le vague murmure, et le fugitif son,
Qui, d'échos en échos, va se perdant et roule,
Quand le pâtre, le soir, achève sa chanson ;
Qu'un fantôme des nuits qui s'éclipse ou s'élève ;
Que la volupté d'un beau rêve.

Oh! que ne puis-je, en m'élevant,
Voler jusqu'à toi, beau nuage,
Et m'endormir sur cette plage
Que balance le vent !

Oh ! qu'il est déjà loin ce moment éphémère,
Ce moment où la vie apparait sous des fleurs !
Il ne m'en reste plus qu'une pensée amère,
Et je l'ai vu glisser, l'œil humide de pleurs,
Comme un amant de loin, qui voit fuir son amante.
Immobile d'extase, il regarde longtemps
Onduler dans le vent , les longs plis de sa mante,
La trace de ses pas vaporeux et flottants ;
Et quand la vision n'éclaire plus la plage,
Vers l'horizon désert, son cœur la suit encor !...

Oh ! qu'ils sont loin ces rêves d'or
Dont se berçait mon crédule âge !
Oh ! qu'il est triste le réveil,
Quand la main, encore incertaine,
Sur la paupière se promène,
Et brise l'erreur du sommeil !
Pour toujours, l'espérance aussi s'est envolée,
Et sur l'âpre désert qui borde mon chemin,
Jamais je n'entendrai ce mot si dons : Demain !
Retentir à mon âme un instant consolée !

Oh !  que ne puis-je, en m'élévant,
Voler jusqu'à toi, beau nuage,
Et m'endormir sur cette plage
Que balance le vent !

Ne vous arrêtez pas en plaignant ma misère,
O vous, gais voyageurs ! qui fûtes mes amis !
Riez dans ce chemin où le sort vous a mis :
Moi, je ne suivrai pas votre troupe légère !...
L'excès de ma douleur n'inspire que l'effroi.
Fuyez, fuyez, et laissez-moi.
Laissez-moi, comme on laisse, après la caravane,
Un malade expirant, aux sables du désert...
Je ne puis plus porter cette verte liane
Qui couronne vos fronts : hélas ! elle ne sert
Qu'à rendre plus cuisant le chagrin qui me ronger!...
Allez, que la pitié ne vous arrête pas :
Effleurez de vos joyeux pas
Les roses du sentier, qui pour vous se prolonge.-

Oh ! que ne puis-je, en m'élevant,
Voler jusqu'à toi, beau nuage,
Et m'endormir sur cette plage
Que balance le vent !

Près de l'ardent foyer qui brûle et qui consume,
Lorsque l'onde, du vase, en blanchissante écume,
A sauté par-dessus les bords,
Lorsque le vase est vide, il se brise... Le corps
C'est le vase fragile, et l'onde c'est la vie,
Et le foyer, l'amour... O fantôme charmant !
Image de bonheur, et toujours poursuivie,
Et dont partout j'entends frôler le vêtement,
Et vibrer les accents, plus doux que ceux d'un ange,
Vois, l'eau va se tarir, le vase se briser,
Si d'un peu de liqueur tu ne viens l'arroser.
Oh ! permets seulement que je baise la frange
De ta robe légère. Arrête un seul instant,
Que je puisse y toucher de ma lèvre enflammée...
Oui, seulement cela... Puis je serai content :
La source de ma vie encore ranimée
Rejaillira plus pure et plus claire en son cours...

Insensé ! qu'ai-je dit ? ces jours, ces tristes jours
Qui pesaient sur ton cœur, pleins de deuil et de larmes,
Crois tu qu'ils t'offriraient maintenant plus de charmes ?
Voudrais-tu donc souffrir toujours ?

Oh! non! oh! non! - Après l'orage,
Je vois s'ouvrir sur un rivage,
Plus fortuné que celui-ci,
Un beau port où celle que j'aime,
De sa félicité suprême,
Me convie à venir aussi !

Oh! qu'elle batte de son aile,
Dans l'ivresse de son coeur pur :
Bientôt, perçant ces flots d'azur,
J'irai me confondre dans elle.

Oh! oui, bientôt, en m'élevant,
J'irai jusqu'à toi, beau nuage !
J'irai dormir sur cette plage,
Que balance le vent.


in Heures d'insomnie - 1841

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